Arreter la tempete, c'est mon histoire, celle de quelqu'un de tres
ordinaire, le genre de personne que vous croisez dans la rue sans y preter attention. Le probleme, c'est que souvent, les gens ordinaires ont des vies qui le sont un peu moins.
La mienne etait plutot rangee, calme, meme, avant que n'arrive la tempete. Il y a deux sortes de tempetes: celles qui, destructrices, emportent tout sur leur passage, et les autres, benefiques, qui
apportent aux terres assechees l'eau necessaire a la vie.
Ma tempete a moi, je ne sais pas encore dans quelle categorie la placer. Si vous n'avez pas peur des eclaboussures, je vous invite a me suivre pendant la tempete...quand les toitures s'envolent et
que les arbres sont deracines, on se decouvre parfois une vie qu'on ne soupconnait pas...c'est cela que vous trouverez ici.
Ma mere rentra de l'hopital environ deux semaines apres l'accouchement. Sans petit frere. J'etais donc punie, c'etait tres clair...mais de quoi donc?
J'avais pourtant ete sage, moi...mon singe en peluche s'en souvient sans doute, parce que j'en ai passe des heures a lui en parler...
La seule chose qu'on m'eut dite a l'epoque, c'est que je devais etre tres sage et ne pas embeter maman avec des questions...ah, et puis il fallait aussi rester avec elle, pendant la journee, parce
qu'elle pouvait faire des betises. Bon, qu'a cela ne tienne, puisque j'etais sensee devenir une grande soeur tot ou tard, je pouvais bien aussi "garder" ma maman...
C'est vrai qu'elle etait un peu bizarre, ca je m'en rappelle bien...elle ne faisait pas les choses comme d'habitude et surtout, elle mettait les objets courants dans des endroits inattendus. Je me
souviens avoir sorti le sucrier du frigo des dizaines de fois. Un sucrier ordinaire, en plastique bleu roi...Ca m'avait beaucoup fait rire, la premiere fois..et puis je me suis habituee.
Par contre, je ne me suis jamais habituee a ce que j'ai entendu un apres midi de janvier. Je me rappelle que j'etais couchee et que ma mere est venu s'asseoir au bord du lit. Elle avait l'air
bizarre. Et puis elle a respire un bon coup, comme quand on doit plonger dans le grand bassin et qu'on hesite entre la peur de manquer d'air et la peur de sauter a l'eau...et puis elle a
plonge...et c'est moi qui me suis noyee.
Je n'aurais pas de petit frere. De petits freres, car il y en avait bien deux, mais le premier etant plus faible, il n'avait vecu que quelques heures... Avant d'aller rejoindre les anges, il avait
tout de meme - a sa facon - fait comprendre aux medecins que quelque chose de grave se passait. On a donc emmene mon deuxieme petit frere dans un hopital specialise ou le verdict sans appel tomba
comme un couperet: il ne vivrait pas. Le medecin avait prevenu que dans le "meilleur" des cas, il pourrait survivre un ou peut etre meme deux mois, mais que de toute facon, ce n'etait que reculer
une echeance fatale. C'est peut etre parce qu'il a compris que mon petit frere a juge mieux de partir plus tot, avant que des liens ne se creent...il est parti rejoindre son jumeau cinq jours
apres...
Je ne les ai jamais vus, personne n'a cru bon de m'emmener a l'enterrement... et trente cinq ans apres, je suis toujours la a me demander pourquoi on m'avait fait croire aux miracles.
Rien n'est jamais acquis...et rien ne comblera jamais ce vide.
C'est drole, quand on y pense, je ne peux jamais repenser a cette epoque, a ces moments douloureux, sans repenser a ce sucrier bleu...a vrai dire, apres ce jour de janvier, je ne sais pas du tout
ce qu'il est devenu...il a du etre perdu a un moment ou a un autre...comme mon enfance...
Ah ca, je dois dire que lors de la visite prenatale ou j'avais acompagne ma mere en cette annee 1977, j'avais eu la surprise de ma vie...Imaginez-vous
un peu: d'abord on vous dit et vous repete qu'il n'y a aucune chance, que le petit frere ou la petite soeur, ce n'est pas pour vous, puis du jour au lendemain, on vous dit que finalement, si, vous
allez l'avoir ce bout de chou que vous adorez deja...et puis il y a cette fameuse echographie (le mot me faisait un peu peur, mais on m'a explique que c'etait un peu comme un appareil photo qui
permettait de voir a l'interieur des gens et finalement, l'idee m'avait enchantee) ou le medecin vous annonce de but en blanc:
"vous savez, il y en a au moins deux...mais a mon avis, c'est tout a fait possible qu'un petit troisieme se cache derriere.."
Dire qu'une bombe atomique m'etait tombee dessus serait minimiser l'effet de cette phrase...j'etais tout bonnement aux anges: non seulement j'allais avoir une petit frere ou une petite soeur, mais
en plus il y avait un "invite surprise"...je ne me rappelle plus du chemin du retour...j'etais sur mon petit nuage rose...ou bleu, puisque je ne savais pas si ce seraient des filles ou des garcons,
mais une chose etait sure: j'allais etre promue au rang de grande soeur et je prenais ca TRES au serieux.
La grossesse ne fut pas des plus gies, vu que pendant les deux derniers mois, ma mere fut contrainte de rester a l'hopital et que de ce fait, je suis restee chez mes grands parents.
La, c'etait un peu un autre monde qui m'attendait: je ne savais rien, ma grand-mere etant tout a fait hermetique au fait que j'etais une petite personne avec son caractere et son raisonnement: pour
elle, il y avait les "affaires de grandes personnes" sur lesquelles je n'avait aucun droit de regard un point c'est tout.
Les deux derniers mois furent donc plutot penible, puis que je ne savais trop ce qui se passait...meme lors des visites a l'hopital, impossible de savoir quoi que ce soit.
Et puis il y eu le 14 decembre...un jour comme les autres, du moins c'est ce que je pensais: j'avais bien remarque toutes les messes basses et les regards bizarres dans ma direction, mais avec la
periode des fetes qui approchait, je ne voyais la que des cachoteries liees aux cadeaux...je crois que c'etait mon dernier vrai moment de naivete.
La chute fut dure...tres dure. Ma grand mere m'annonca sans menagement que ca y etait, que j'etais grande soeur. Ma premiere reaction fut de demander si c'etaient des filles ou des garcons, elle me
repondit seulement que les medecins s'etaient trompes et qu'il n'y avait qu'un petit garcon.
J'etais decue, bien sur, mais je me disais qu'apres tout, c'est ce qui etait prevu au depart et que le medecin avait pu se tromper.
Le temps me parut alors long...incroyablement long...j'attendais...je comptais les jours, je posais des questions, mais on me repondais seulement que ma mere reviendrait bientot, mais que apres une
operation, on restait toujours un certain temps a l'hopital.
Et puis un jour, on me dit que ca y est, maman sortait...maman oui, mais c'etait quand meme curieux que personne ne parle de mon petit frere...j'etais donc la seule a l'attendre?...
Au depart, les choses sont plutot claires, pourtant: quand vous entrez en maternelle et que vous voyez vos copains et copines
annoncer les uns apres les autres qu'il s vont avoir un petit frere ou une petite soeur, vous commencez a vous poser des questions...Bon, il faut etre honnete: jusqu'a present, vous n'aviez pas
remarque que vous etiez fille unique, que vous etiez toujours entouree d'adultes. Ca ne vous genait pas du tout...et puis, il faut bien l'avouer, on vous traitait a peu pres comme telle, on ne
vous parlait pas avec cet air gateux que les adultes prennent la plupart du temps devant les enfants. Il faut dire que vous etes plutot en avance sur les enfants de votre age...ce qui n'a pas
que des bons cotes, puisque quand vous etes un peu trop mure pour vos 5 ans, vous avez la facheuse tendance a comprendre un peu trop de choses autour de vous...mais bon, ca ne vous parait pas etre
une chose bizarre, puisque vous n'avez pas de point de repere.
A chaque fois que vous abordez le sujet de la petite soeur ou du petit frere (non non, pas dans les choux ou les roses, merci, je savais deja qu'il fallait un papa et une maman et que c'etait la
maman qui portait le bebe pendant neuf mois avant que le docteur ne le fasse sortir par je ne sais quel procede) on vous explique gentiment que quand vous etes nee, les docteurs ont dit que c'etait
"casse" et que vous seriez enfant unique...A force, on se fait une raison. Et puis un jour, on vous dit que finalement, les medecins se sont trompes, puisque vous allez avoir un petit frere ou une
petite soeur....
Je ne suis pas venue au monde pour la bonne raison. On pourrait penser que j'ai ete voulue...c'est vrai. Mais ce n'etait pas moi, qu'on
voulait. Mes parents se son connus au debut des annees soixante-dix. Ma mere venait de sortir d'une rupture avec son grand amour de jeunesse, mon pere, lui, collectionnait les conquetes, je pense.
C'est sans doute le defi de "conquerir l'oie blanche" qui l'a interesse, quand il a connu ma mere. Quant a elle, elle devait trouver ca plutot flatteur qu'un jeune homme etranger a son village lui
porte autant d'interet.
Mes grands-parents maternels ont du flairer le coup, car depuis le debut ils etaient contre cette union. Malheureusement, c'etait sans compter sans "l'ingeniosite" sans bornes de mes geniteurs qui
ont alors eu la bonne idee - comme des milliers de couples a l'epoque, je suppose - de me concevoir pour se marier. Voila ce que je suis: un pretexte. Je ne suis pas le bebe qu'on desire
parce qu'on a trouve la personne avec qui on veut passer le restant de sa vie. Je ne suis que le pion d'un jeu malsain entre les mains de deux mauvais perdants.
Je ne saurais dire exactement a quel moment les choses se sont envenimees, mais une chose est sure, en tout cas, apres avoir ete le ticket d'embarcation pour le mariage, je suis devenue, je pense,
le symbole de cette chaine qui les unissait.
En tant de guerre, l'ennemi viendra bruler votre drapeau. Ici, c'est moi qui ait pris. Pendant des annees. C'est toujours le symbole qui prend, c'est une regle immuable.
Aujourd'hui, des annees apres, quand j'essaie d'aborder le sujet, je recois toujours ce regard incredule qui me dit que ce n'est pas la peine d'y revenir. Faute de les aimer, je les tolere. Ils
sont la, je fais avec, je ne dis rien, c'est meme pire que ca, etant fille unique, je sais que je suis condamnee a m'occuper d'eux, les annees passant. Je le sais, je le ferai. Mais qu'on ne me
demande pas de les aimer comme on devrait aimer ses parents. Ca j'en serais incapable. Je suis marquee au fer rouge, il y a des choses qu'on oublie pas. J'ai deja pris sur moi de tout cacher
jusqu'a aujourd'hui, de ne laisser a personne deviner ce qui m'a pourri la vie pendant mon enfance et mon adolescence, je ne vais pas en plus jouer la fille modele. Remarquez, ca ne les prive pas,
ils ne s'en rendent meme pas compte. Ils n'ont jamais remarque par exemple, que j'evitais comme la peste tout contact physique avec eux: meme un frolement de la main me retourne le coeur.
C'est tres dur de se regarder dans une glace et de faire ce constat. Et le plus terrible, ce n'est pas de repenser a tout ces moments ou je serrais les dents, mais de se hair parce qu'on est
incapable d'aimer ses propres parents. C'est la culpabilite, au fond, qui vous ronge...
Le jour ou je suis nee, le medecin de garde a fait une "petite erreur" qui a failli me couter la vie. On m'a sauvee de justesse, mais toute
ma vie, je n'ai jamais pu m'empecher de penser que si je suis passee si pres de la "grande porte", c'est que je devais sans doute la passer, au lieu de faire mon entree ici, dans ce monde de fous
ou je sens si souvent qu'il n'y a pas de place pour moi.
Je ne crois pas a grand chose, dans la vie, sauf peut etre au fait que pour chaque etre humain, il y a quelque part dans ce monde, une personne qui est l'exacte reponse a toutes ses attentes, la
reponse a toutes ses questions, l'autre moitie de son ame. J'en suis persuadee et je ne cesserai d'y croire qu'a l'heure de mon dernier battement de coeur.
C'est peut etre ca qui fait qu'au fil des ans, j'en suis venue a me demander si une telle personne existait pour moi...Et si apres tout, puisque je n'etais pas sensee m'en sortir le jour de ma
naissance, personne n'avait prevu (le personne en question, je vous laisse le libre choix de le nommer: pour certains, ce sera dieu, pour d'autres, le destin, a vous de juger, la n'est pas la
question)de creer l'etre qui serait sense etre mon ame soeur. Je me suis peut etre retrouvee ici, sur cette terre, sans personne qui ferait jamais echo aux battements de mon coeur? Peut etre
suis-je condamnee a etre seule, meme accompagnee, puisque amputee avant ma naissance de cet etre cree specialement pour moi?
Cette impression de n'appartenir a personne ne m'a jamais quittee. J'ai toujours eu ce manque, ce vide qui fait si mal. Mais plus que tout, j'ai au fond de moi cette impression si amere que quoi
que je fasse, je ne manquerai jamais a personne, je ne serai jamais attendue, voulue, presque indispensable....Pourtant quelque part en moi, il y a cette petite etincelle qui s'affaiblit de jour en
jour, mais qui fait encore que j'espere et c'est peut etre ce qui me tient encore debout.
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Arreter la tempete, c'est mon histoire, celle de quelqu'un de tres ordinaire, le genre de personne que vous croisez dans la rue sans y preter attention. Le probleme, c'est que souvent, les gens ordinaires ont des vies qui le sont un peu moins.
La mienne etait plutot rangee, calme, meme, avant que n'arrive la tempete. Il y a deux sortes de tempetes: celles qui, destructrices, emportent tout sur leur passage, et les autres, benefiques, qui apportent aux terres assechees l'eau necessaire a la vie.
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